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éloge de la mollesse
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À 300.000 frs de l'échafaud.

24 Juillet 2022 , Rédigé par éloge de la mollesse Publié dans #Archives

À 300.000 frs de l'échafaud.À 300.000 frs de l'échafaud.

 

 

On continue à explorer les archives familiales, mais cette fois on va remonter plus loin que les années 40. Revenir 240 ans en arrière. Il y a une histoire, dont j'ai pris connaissance depuis quelques années, et qui depuis me fascine un peu ; c'est celle d'un lointain aïeul qui a vécu la période révolutionnaire, il s'agit d'un certain Henri Dervieu (1). Il était né à Lyon le 4 juillet 1756, 14ème enfant d'une fratrie de 16 enfants, (excusez du peu). Son père était Étienne Bon Dervieu.
Mais quand je dis "lointain aïeul", au fond, ce n'est pas si vrai parce qu'en six petites générations, on remonte vers lui en ligne directe. Par exemple, à partir de moi : il y a Pierre - Charlotte - Paul - Édouard - Robert et ce fameux Henri. Dans la longue chaîne de l'humanité, on vit, comme qui dirait, à six ou sept enjambées du 18ème siècle, il suffit d'en avoir conscience.
Mais assez de généalogie.
Voici son histoire :

Paul écrit : " Henri Dervieu, grand-père de mon père Édouard, était par conséquent mon arrière grand-père. Il avait épousé en seconde noce, une certaine Anne ou Françoise Barry. Quand éclate la Révolution, il avait à Lyon une grande fabrique de papiers peints, alors appelés improprement tapisseries. Ainsi que cela se pratiquait alors, sa femme Anne-Françoise (prénommons-la ainsi à partir de maintenant) l'aidait dans son industrie et son bureau. Lorsque les événements politiques amenèrent le régime de la Terreur, en 1793, Henri Dervieu, dont on connaissait les opinions fut arrêté comme royaliste et aristocrate (2) et condamné à mort, il avait alors 37 ans. (des fois, c'est pas inutile de ne pas l'ouvrir à tout bout de champ ! )
Sa femme fit toutes les démarches possibles pour le sauver (elle me plaît celle-là - une dégourdie), alors qu'elle avait la perspective de devenir mère, (en plus, la pression supplémentaire, meskina). Elle apprit qu'un de leurs anciens employés était membre du Comité de Salut Public (3). Elle fut le voir et le supplia d'intervenir pour sauver son mari, invoquant la situation intéressante dans laquelle elle se trouvait (4). Le citoyen-employé qui connaissait la situation de fortune d'Henri Dervieu, ses relations d'affaires, la valeur de sa clientèle de province, lui demanda la somme plutôt rondelette de 300.000 frs et ajouta que sachant qu'il serait impossible de le payer en espèce, ou pour mieux dire en assignats (5), il se contenterait de traites (6) sur les clients débiteurs de la fabrique, clients qu'il désignerait, (on a le sentiment qu'il s'agit d'un ancien employé de fraîche date qui connaît encore bien la fabrique). Anne-Françoise accepta. Les traites furent ainsi faites, ainsi que les lettres d'avis (7) par l'employé lui-même et il les fit signer par Henri Dervieu dans sa prison. Lorsque le lendemain les portes de la prison s'ouvrirent pour le faire monter dans la funeste charrette (8), l'ancien employé le prit par le bras et le repoussant dans la prison lui dit : - Rentre, aristocrate (9), ce n'est pas encore ton tour, mais cela ne tardera guère.
Pendant la nuit suivante, il le fit évader (10). Anne-Françoise attendait son mari dans un faubourg de Lyon. Elle avait préparé un déguisement, et loué un cheval de poste. On s'embrassa à la hâte et Henri partit au galop. Il put heureusement atteindre la frontière suisse (11) .

Mais les émotions qu'Anne-Françoise avait éprouvés les jours précédents et celles de la séparation amenèrent les douleurs de l'enfantement plus tôt que cela devait être et ce fut dans la nuit du 2 au 3 Nivose (12) an III de la République que le petit Robert naquit "(13), (le 19 décembre 1794).

Paul Dervieu poursuit :
"Robert a souvent raconté à ses enfants, les incidents qui ont précédé sa naissance et à propos des 300.000 frs. (14 ) de traites exigées par l'ancien employé de son père ; il disait que son propre père lui avait raconté, en relatant son évasion et sa fuite , que le quart à peine de la somme avait été payée, et qu'Henri en avait été très étonné, et aussi qu'il se gaussait à l'envie de la déconvenue de celui qu'il pouvait néanmoins considérer comme son sauveur (15).
Voilà ce qu'a écrit mon père Édouard Dervieu (1823 - 1905) au sujet de son grand-père, Henri : Il avait conservé les usages du 18ème siècle. Il portait la queue, les cheveux poudrés, la culotte courte et les souliers à boucle. Il mourut en 1837 à l'âge de 81 ans.
Autant mon grand-père, Henri avait des allures d'aristocrate, soigné de sa personne, les opinions légitimistes, autant mon grand-père Roumieu (du côté de sa mère, donc) avait les allures bourgeoises, la tenue négligée, les opinions républicaines. Aussi n'y eut-il jamais grande sympathie entre eux ". (Comme quoi, déjà au 19ème siècle, les opinions politiques, comme on peut s'en douter, divisaient les familles).

Henri eut trois enfants :
d'un premier mariage, une Claudine Dervieu, née le 19 mai 1783
et de son second mariage, avec Anne-Françoise (dite la dégourdie) deux fils,
le petit Robert et un cadet, Édouard Henri, né à Lyon le 4 Fructidor (16), an VII.
Il est enterré à Marseille dans le tombeau familial, avec d'autres membres de la famille dont son fils Robert. Sur la plaque, il y a juste, le concernant - Henri Dervieu - 1837

Une chose à préciser sur l'origine de cette famille Dervieu et pourquoi "de Condrieu" ?Comme l'écrit Paul Dervieu : "ce nom de famille est, dès le 16ème siècle (1550) très répandu dans les environs de Condrieu même, petite ville située sur la rive droite du Rhône (en descendant ) à 44 kilomètres de Lyon".
Et effectivement pendant deux siècles et plus, Condrieu a été une véritable pouponnière à Dervieu, d'ailleurs la génération du père et des oncles d'Henri, au début du 18ème siècle, voyait encore le jour à Condrieu.
Paul Dervieu continue : "En 1907, il existait toujours à Condrieu, près du Rhône, une maison datant de la seconde moitié du 16ème siècle, désignée sous le nom de Maison Dervieu. C'était la plus ancienne du quartier. Malgré la simplicité de son apparence, elle témoigne de l'aisance de ses anciens propriétaires. De tout temps, la famille Dervieu a été nombreusement représentée à Condrieu".
Désormais Condrieu est une charmante bourgade, réputée pour ses vins, idéalement situé sur l'axe nord-sud pour faire une pause. Il y a même une sortie de l'autoroute A7 à son nom pour s'y rendre directement. Seulement voilà cette pause, on ne l'a fait jamais, et l'on trace sa route sans même un regard sur le panneau "Condrieu".

Autre chose qui me plaît beaucoup dans ce récit des aventures d'Henri Dervieu, c'est simplement la rencontre, le choc de la grande Histoire et des histoires individuelles. Dans des temps troublés, une révolution, une guerre, l'Histoire apparaît comme la cause directe de ces histoires individuelles, elle les produit.
Les témoignages qu'ils nous ont laissé, sont précieux. Ils nous disent comment des femmes et des hommes fragiles, jeunes, ont trouvés leur chemin malgré des obstacles considérables et, en eux, la force d'échapper à la moulinette de l'Histoire qui a pour habitude de broyer les individus sans ménagement ?
Et avec eux, ce sont des mondes qui nous reviennent, qui revivent pour nous, pour peu qu'on y prête attention. Avec Henri, il y a les assignats, l'industrie lyonnaise de la tapisserie, le Comité de Salut Public, la funeste charrette, royalistes et jacobins, les cheveux poudrés, les culottes courtes et les souliers à boucle, une femme qui ne s'en laisse pas compter, le bourgeois, l'aristocrate, le peuple. Tous les soubresauts, les flux et les reflux de cette Révolution. Il y a aussi l'ombre de Robespierre, (à mes yeux, le premier grand leader populo-complotiste de notre histoire), qui même après son exécution semble encore menacer ses ennemis, par delà la tombe, en armant toujours ses adeptes.
Bref tout un monde, qui s'est raconté et transmis de génération en génération dans un seul but, je le pense, que l'on retire le couvercle de la grande boîte dans laquelle tous ses personnages, si proches si lointains, sont enfermés et que nous, en plongeant notre regard vers eux ils puissent persévérer dans leur existence en s'agitant de nouveau pour nous offrir leur époque, leur paysage.

Avec Henri Dervieu, je suis en présence d'un quinquisaïeul (aïeul = grand-père). Un quinquisaïeul, il faut le savoir, chacun d'entre nous en a 32, seulement voilà, qu'un seul sur les 32, vienne à manquer, quel que soit son motif, il ne vient pas s'insérer dans la longue chaîne des générations, et c'est toute une lignée qui ne se présente pas aux rendez-vous du destin.
C'est ce qui, depuis que j'en ai pris connaissance, me fascine un peu avec cet aïeul qui échappe à sa condamnation à mort. Imaginons, que ce ne fut pas le cas, et également, pour faire bonne mesure, que petit Robert n'était pas dans les tuyaux au moment de son exécution ou encore qu'il n'aurait pas survécu à sa naissance. L'hiver 1794 est particulièrement rude, la disette s'installe qui affaiblit les nouveaux-nés, sa pauvre mère, épuisée de chagrin, ne trouve pas les ressources morales ou financières pour bien prendre soin de lui. À son tour, il meurt, laissant une femme terrassée de chagrin par ce double malheur. Alors, ces deux hypothèses avérées, que ce serait-il passé dans les siècles suivants ?
Tout d'abord, une certaine Louise ou Henriette Roumieu ne verra jamais venir à elle, Robert, dont on vient de décréter, un peu arbitrairement, c'est vrai, qu'il n'est pas ou plus.
Idem pour Zoé Koenig, pour qui nul "comte" Édouard Dervieu ne viendra sonner à sa porte.
Pour Maria Josepha Alvarez del Campo de Casadorio, pas de Paul.
Et Maxime Eloy, où est passé sa Charlotte ?
Enfin il y a Laura Ippolito, qui au Havre, ne rencontre pas son petit fiancé de 17 ans. Peu de chances qu'elle revienne dès juin 1946 en France. Fait-elle sa vie au Brésil ? Revient-elle en Europe plus tardivement ? J'aimerais bien lui demander qu'elle aurait été sa vie si... . Je regrette de ne pas l'avoir fait.
Ainsi va ma rêverie ; elle est motivée, je pense, par le fait que si un seul aïeul fait défaut, se trouve dans l'impossibilité de remplir sa fonction de géniteur, il y a soudain ce vertige qui nous met face à une existence, la nôtre, simplement possible mais certainement pas nécessaire. Un monde parallèle apparaît dans lequel nous ne sommes pas, mais où par contre peuvent figurer des créatures étranges, semblables et différentes de nous, des sortes de demi-frères ou demi-soeurs, avec qui nous partageons 25% d'ADN, ce qui n'est pas beaucoup parce que, dans ce monde-là, un peu familier mais pas trop, ils sont les seuls représentants de ce que nous sommes, nous-mêmes étant dans l'impossibilité d'y figurer en bonne et due forme. Ce serait un choc, ça ferait bizarre, tout de même, de voir ma propre mère ayant donné la vie à d'autres enfants que ceux que je lui connais dont moi, et le vivant de la façon la plus naturelle qui soit. Et ces "autres" enfants, eux-mêmes, sans sentiment aucun d'être des usurpateurs. Pour moi, un vrai scandale qui ne pourrait pas se dire. Un drame shakespearien où les uns prennent la place des autres.
Bien sûr, on peut m'objecter, mais pourquoi cette rêverie se porte-t-elle uniquement sur cet aïeul-là ? Pourquoi le privilégier, lui, par rapport à d'autres aïeux. De génération en génération, il y a tant de situations où des ascendants homme et femme auraient pu ne pas se rencontrer.
C'est vrai, mais avec Henri, c'est différent. Il s'agit d'une condamnation à mort qui doit être suivi d'une exécution. Par un acte volontaire, délibéré, à un moment donné, la société a gravement obéré mes chances d'apparition sur cette Terre. Il y a deux siècles, cette société a voulu poser une bombe à retardement qui visait particulièrement ma propre existence, mais aussi d'innombrables autres.
Si bien qu'on se rend compte que tuer un homme, c'est commettre une sorte de génocide dans le temps. Et l'on a pu dire d'un Juste, qu'en sauvant un homme, il sauve l'humanité toute entière, mais à l'inverse, qui tue un homme tue tous les hommes.

 

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(1) De toutes les branches familiales qui arrivent jusqu'à nous, la branche Dervieu est très certainement celle qui est la plus documentée, notamment par un livret qu'avait compilé Paul Dervieu (1866 - 1949), sans doute après guerre. Un livret intitulé sobrement " Famille Dervieu de Condrieu 1547 - 1939 ", et constitué de notes dont il dit qu'il les a recueillies, " dès mon enfance, de mes parents, grands parents, oncles et tantes ".
Paul Dervieu, on l'a déjà croisé récemmment, puisque c'est chez lui, rue Jouffroy, que Lalla est reçue quand elle débarque en France, et qu'il débouche pour elle une bouteille de champagne, le premier soir, en guise de bienvenue.

(2) Aristocrate, dans le cas d'Henri, comment faut-il l'entendre. S'il s'agit d'une personne qui a de la distinction, des manières et des qualités mondaines et qui au moment de la Révolution, était partisan de l'Ancien Régime, pourquoi pas, le portrait qui en est fait semble convenir. Mais si par aristocrate, on entend membre de la classe des nobles, là il faut y regarder de plus près.
Si Henri était aristocrate dans ce sens, il l'était de fraiche date. Ça remontait à la génération de son père Étienne Bon. Voilà ce qu'écrit Paul Dervieu à ce sujet :
"Ce serait Étienne Bon Dervieu (né en 1713) qui aurait été la cause de l'anoblissement de ses deux frères Dervieu de Villars et Dervieu de Varey, (on note les conditionnels). Il avait trouvé le moyen de tirer le fil d'or et de l'appliquer sur des étoffes de soie ; il avait un cerveau d'inventeur, établit des fourneaux à la Croix-Rousse et se livra à toutes sortes de recherches, même à celle de la pierre philosophale. Il perdit ainsi toute la fortune que sa première invention lui avait procurée. Ses frères ainés gardèrent la leur, en continuant l'industrie créée par leur jeune frère et le Roi venant à Lyon au devant de sa future épouse, visita les ateliers, les anoblit et leur donna une épée d'honneur à chacun. Étienne Bon, l'inventeur, mourut presque sans fortune, après avoir eu 16 enfants".
Tout cela est bien beau, mais il y a tout de même un petit problème, c'est qu'au 18ème siècle, ni Louis XV qui se maria en 1725, à l'âge de 15 ans, ni Louis XVI, en 1770, et qui n'était pas encore roi au moment de son mariage, ne sont venus à Lyon pour accueillir leur future épouse. À première vue, l'anoblissement de cette branche Dervieu par le Roi (lequel ?), semble tout de même relever un peu du légendaire.

(3) Il existait également sous la Révolution française des « comités de salut public des départements » (ou « comités de surveillance ») constitués dans une trentaine de départements par des jacobins locaux  ou des représentants en mission. Organismes chargés, à l'origine, de recueillir des renseignements sur le département et de développer le civisme, ils voient leurs attributions élargies en matière de surveillance et de réquisitions. La population les craignait beaucoup. On parle à leur sujet de "dictature des comités"

(4) Là, c'est une scène de comédie. D'abord, Anne-Françoise, finaude, supplie l'ancien employé, elle fait appel à l'affectif, à des sentiments comme la compassion ou même la pitié, et puis, une fois qu'elle a établie que celui-ci est un être véritablement humain et moral, elle lui signifie qu'une telle moralité mérite d'être récompensé par des biens plus matériels, qu'elle en a la possibilité, qu'elle sera heureuse de le faire et que c'est normal de le faire. Un citoyen doué de telles qualités a bien droit à une contrepartie digne de lui alors que la Révolution ne lui montre sans doute pas toute la reconnaissance qu'il pourrait attendre d'elle eu égard à son dévouement pour la cause.
De plus, rémunéré l'ancien employé avec des traites est une excellente, voire même une brillante idée, puisque celles-ci instaurent un délai qui permettra de voir si celui-ci s'est bien acquitté de sa partie, faire évader Henri, avant qu'il aille se faire payer chez les clients débiteurs
Vu sous ces différents aspects, on peut dire qu'il se laisse enfumer par Anne-Françoise.
On rajoutera que pour sauver la tête de son marchand de mari, il faut la marchander, en tirant des traites, comme une banale affaire, en faisant ce qui se fait tous les jours. Quoi de plus naturel en somme.

(5) L'assignat est une monnaie fiduciaire (lat. fiducia : confiance) mise en place sous la Révolution française. Après le système de Law (1716 – 1720), l'assignat est la seconde expérience de monnaie fiduciaire en France au XVIIIème siècle : toutes deux se soldèrent par un échec retentissant. Un billet de banque est un monnaie fiduciaire, contrairement à une pièce d'or, il n'a aucune valeur en soi sinon celle qu'on lui prête.

(6) La lettre de change ou traite est un écrit par lequel une personne, dénommée le tireur (généralement le fournisseur), donne à son débiteur, appelé tiré (généralement le client), l’ordre de payer à une échéance fixée, une somme d’argent à une troisième personne appelée bénéficiaire ou porteur.

(7) Sans doute des lettres pour avertir les débiteurs qu'ils auraient à payer une somme d'argent à ce citoyen-employé, fervent révolutionnaire, néanmoins corruptible.

(8 ) Dans un dictionnaire des individus condamnés à mort pendant la Révolution qui recense 13.000 personnes entre 1792 et 1796, on peut lire : "Les dates de décès sont approximatives car la date qui figure correspond généralement à la date de la condamnation à mort. Bien qu’un grand nombre d’exécutions aient lieu le même jour, un intervalle d’un jour ou plus entre la date de la condamnation et la date de l’exécution peut arriver". Comme quoi on ne moisissait pas trop longtemps dans les prisons de la Révolution. Ça paraît être le cas pour Henri, deux, trois jours tout au plus, le temps de faire les transactions mentionnées et il était bon pour l'échafaud. C'est un point qui est important pour la suite.

(9) Mais qui est Henri Dervieu ? Essayons de le cerner d'un peu plus près à partir des rares éléments qui nous sont donnés. On peut d'abord s'interroger sur l'identité sociale de l'aïeul. Il est vu, "Rentre, aristocrate", et il se voit comme un aristocrate, voire même un noble, mais socialement, il est plus proche d'un industriel bourgeois.
Aussi, Henri, opposé à la Révolution, en avait repris pourtant certaines pratiques ; comme il a été dit, un peu avant, "Ainsi que cela se pratiquait alors, sa femme l'aidait dans son industrie et son bureau". "Alors" désigne les années révolutionnaires. Mais bien leur en a pris, d'adopter cette idée d'égalité homme-femme, puisqu'ainsi, l'épouse a pu négocier en connaissance de cause l'évasion de son mari. En connaissance de cause, cela signifie, en connaissant leur situation financière et les bonnes pratiques commerciales.
Comme on le voit, Henri n'est pas tout d'un bloc. Peut-être qu'en vieillissant, s'est-il figé dans une posture légitimiste (comme on l'apprend plus loin), mais en 1794, il est traversé par les contradictions de son époque qu'il fait siennes, pourrait-on dire..

(10) Une autre question qu'on peut se poser : Pendant toute la période révolutionnaire, y en a-t-il eu beaucoup qui ont réussi, d'une manière ou d'une autre, à échapper à leur condamnation à mort, ou bien la fuite d'Henri Dervieu est-elle exceptionnelle ? Dans Histoire des tribunaux révolutionnaires de Lyon, une évasion est relatée qui se produit en décembre 1793 (Frimaire an II), où quinze prisonniers enfermés dans des caves, place des Terreaux, attendant leur exécution, parviennent à s'évader, quatre sont repris, (c'est la seule évasion qui est signalée dans cette Histoire).
Mais vu le zèle que mettaient les Conventionnels à verser le sang impur dans les sillons, on peut conjecturer que les condamnés étaient surveillés comme le lait sur le feu, et que bien peu parvenaient à leur échapper. Le cas d'Henri doit donc être assez rare.

(11) Cette fuite d'Henri et son exil en Suisse s'inscrit dans un mouvement massif qui voit pendant toute cette période, un exode de la population lyonnaise qui passe de 150.000 à 108.000 à la fin de l'année et qui se poursuivra puisqu'ils ne sont plus que 88.000 en 1800. On peut lire encore : " La répression qui s'ensuivit causa la mort de 115 des 400 entrepreneurs en soierie que comptait la ville, qui s'ajoutèrent à un grand nombre d'émigrations de la part des maîtres soyeux souvent mal vus des forces populaires, départ qui seront pour certains définitifs". 
Henri Dervieu n'était pas maître soyeux, il fabriquait des tapisseries, mais on peut penser, qu'à ce titre, il n'était lui non plus pas bien vus des forces populaires.
Toujours est-il que son exil suisse n'a pas été définitif, puisque quatre ans après la naissance de Robert, il procréait un deuxième fils qui naissait à Lyon.

(12) Il s'agit du mois révolutionnaire entre décembre et janvier, donc la nuit du 2 au 3 Nivose, (se rapporte à la neige), Robert naquit en décembre.

Cette naissance est avérée par un acte au registre de l'État civil de la Mairie de Lyon : " Aujourd'hui 3 Nivose de l'an III de la République une et indivisible, par devant moi Jean François Laverrière officier public et municipal en la commune de Lyon, est comparu le citoyen Jean Simon Thénance, officier de santé rue Catherine, qui m'a présenté un enfant mâle né avant hier soir à onze heures, du citoyen Henri Dervieu, marchand rue Port-Charles, absent pour affaires, et de Anne Barry, son épouse, auquel enfant on a donné le prénom de Robert, dont acte a été rédigé en présence des citoyens....etc. "
Un première chose - le citoyen Dervieu est présenté (par son épouse, toujours finaude) comme un marchand. Marchand, il l'était, ayant bien sûr à vendre sa production à des clients, mais il était aussi, de ce fait, industriel et propriétaire d'un fabrique de tapisseries. Ici, on sent bien qu'il s'agit de faire profil bas quant à son statut social, de ne pas trop la ramener, quand on a affaire à un organe de la Révolution.
De plus, il est déclaré "absent pour affaire" alors qu'il est en fuite après une condamnation à mort, (là encore on sent bien la patte d'Anne Barry, épouse Dervieu). Les fichiers des différentes institutions révolutionnaires, Mairie et Comité de Salut Public, visiblement ne sont pas connectés entre elles.
Une autre chose à noter à partir de cet acte d'État civil. Le nom de la ville de Lyon y figure (à nouveau). Or le 12 octobre 1793, à la suite de la prise de la ville, la Convention Nationale avait décrété que "le nom de Lyon sera effacé du tableau des villes de la République et portera désormais le nom de Ville-affranchie". Du côté des Conventionnels, on dit : "« Lyon fit la guerre à la liberté, Lyon n'est plus". En d'autres termes - Lugdunum delanda est - Mais après Thermidor, c'est-à-dire le 12 octobre 1794, la ville retrouve son nom d'origine. Donc, la grande Histoire et l'histoire individuelle sont, en la circonstance, tout à fait raccord.

(13) Il y a là quelque chose d'étonnant. La condamnation à mort et la fuite d'Henri Dervieu se seraient donc déroulées à l'hiver 1794. Or la chute de Robespierre avait eu lieu plusieurs mois avant, les 26 - 28 juillet 1794 ( 8 Thermidor an II). L'après Thermidor (qui se rapporte à la chaleur) reste une période toujours violente, incertaine, et des commentateurs soulignent que faire coïncider la mort de Robespierre avec la fin de la Terreur n'est pas aussi automatique qu'on pourrait le penser. La liquidation des structures "terroristes" était déjà commencée en Thermidor et elle n'a pas été achevée avant la fin de la Convention thermidorienne, soit un an plus tard (en 1795). D'ailleurs le récit familial laisse entendre que c'est le "régime de la Terreur", donc toujours actif à l'hiver 1794, qui juge et condamne Henri, (il y aurait ainsi eu une grande Terreur et une petite Terreur ). Néanmoins, à partir de cette date, le mouvement s'inverse : une grande part des suspects emprisonnés sous la Terreur - royalistes, fédéralistes, (les Girondins) - sont élargis, tandis que de nombreux militants révolutionnaires sont arrêtés et les fonctionnaires soupçonnés de « complicité » avec Robespierre révoqués. 
À Lyon, la situation est particulière et sans doute encore plus difficile qu'ailleurs. Depuis un an et demi, la ville a subi des événements tragiques. En mai 1793, la mairie est prise par les Girondins (modérés), Lyon se retrouve à contre-temps, puisque quelques jours plus tard, c'est la Gironde qui est mise hors la loi par les montagnards parisiens, (Jacobins radicaux). La Convention décrète Lyon "en état de rébellion contre l'autorité légitime". Une armée révolutionnaire est envoyée, commandée par Kellermann. Le siège de Lyon commence le 7 août, et la ville capitule le 9 octobre. Suit alors une répression féroce. Les tribunaux révolutionnaires ne lésinent pas sur les condamnations ; jusqu'en avril 1794, ils officient et condamnent à mort autour de 2000 individus. Il est alors mis fin à leur fonctionnement.
Au 1er août, lorsque Lyon apprend la chute de Robespierre, "elle bascule dans un nouveau cycle de violences vengeresses".
Si bien qu'il y a , tout de même, quelque chose de tardif dans cette condamnation pour ses opinions royalistes en fin d'année 1794, de l'aïeul ! Des élément manquent, et difficile de s'improviser spécialiste de la Révolution française en quelques jours. Quel était le rôle de ces Comités de Salut Public ? Il semble qu'ils avaient des pouvoirs de police, de surveillance, et donc entre autres choses de surveillance des prisons. Des commentaires et des articles soulignent que les plus farouches extrémistes des Comités (de Salut Public) restèrent en place au moins pendant un temps. Et comme on l'a vu dans le cas d'Henri Dervieu, son ancien employé était effectivement un membre de ce Comité. Mais je ne pense pas qu'ils avaient une compétence judiciaire. Il y aurait alors eu à Lyon pendant cette période, un tribunal ou une commission toujours en activité qui continuait à condamner à mort.
On peut cependant risquer une interprétation. C'est ce Comité qui repérait les individus suspects d'idées contre-révolutionnaires et qui les amenait devant un tribunal. On supposera également que pendant toute la période de la Terreur, (16 mois entre le 10 mars 1793 et le 27 juillet 1794) notre aïeul avait su se montrer très discret, c'était d'ailleurs le cas pour l'ensemble de la population qui, comme on peut le lire : "Tout au long de cette période, les citoyens ont gardé le silence et retenu leur souffle, la peur était devenu un moyen de gouvernement", et plus particulièrement à Lyon, où il s'agissait en plus de punir les habitants d'une rébellion contre la Convention. S'il n'a pas été arrêté durant toute cette période terriblement agitée, on peut en déduire, en considérant la répression sans faille qui s'était abattue sur tous ceux qui avaient participé de près ou de loin à l'aventure municipale des Girondins et à la défense de la ville pendant le siège, que lui n'avait eu aucune activité politique, et encore moins militaire, qu'il s'était vraiment tenu à carreaux, sinon son sort aurait été scellé bien avant la fin de l'année 1794. Mais après Thermidor, fédéralistes et royalistes reprennent du poil de la bête. Il se serait sans doute senti plus libre de ses paroles et ayant fait connaître ses opinions royalistes, il aurait été cueilli par ce Comité, vestige lyonnais de la Grande Terreur.
Dans Penser la Révolution française, François Furet analyse cette période et donne un éclairage qui permet de penser le pourquoi de la condamnation d'un Henri Dervieu à cette période-là. Les Thermidoriens vont pratiquer " la fameuse et cynique politique de la balance : frappant tantôt à droite, tantôt à gauche, tantôt contre le complot royaliste, tantôt contre le complot jacobin".  Le complot, thème central de la Révolution, étant désormais à craindre de tous les côtés.
Pour être le plus complet possible, dans le livret de Paul Dervieu, il est mentionné qu'un autre Dervieu, lointain cousin d'Henri, issu de la branche dite consulaire, (donc annoblie) différente de la branche dite roturière, celle de notre aïeul, un certain Christophe Dervieu de Goiffieu, écuyer, conseiller à la cour des Monnaies, a été condamné par la commission révolutionnaire de Lyon, dite également Tribunal des 7, et exécuté le 2 février 1794. Elle est bien connue de l'histoire révolutionnaire lyonnaise. Pour donner une idée plus précise du climat del'époque, voici son histoire.
Elle est crée le 8 Frimaire an II (28 novembre 1794), en remplacement de deux commissions, l'une militaire, l'autre populaire, jugée trop peu efficace par la Convention. Elles ont pourtant à leur actif, pour l'une, 106 condamations à mort en un mois et demi, et pour l'autre, 109 condamations en trois semaines, plus une canonnade, restée dans les mémoires, qui a lieu pendant deux jours, fin novembre. Là, on tire au canon sur les condamnés. La prose révolutionnaire en rend compte en ces termes qui n'appartiennent qu'à elle : "« Quatre ou cinq cents contre-révolutionnaires dont les prisons sont remplies, vont expier ces jours-ci tous leurs crimes, le feu de la foudre en purgera la terre d’un seul coup. Puissent tous leurs semblables, foudroyés bientôt comme eux, donner un grand exemple à l’univers ! Puisse le mouvement électrique se communiquer partout ! Puisse cette fête imprimer partout la terreur dans l’âme des scélérats et la confiance dans le coeur des républicains »
Une fête, effectivement, bien plus expéditive que la laborieuse guillotine.
Néanmoins, c'est le moment où le Commission révolutionnaire entre en scène. " Elle est chargée de juger l’ensemble des prisonniers soit par l’acquittement soit par l’exécution. Ses membres portaient autour du cou un ruban tricolore auquel était suspendue une petite hache en acier brillant. Les audiences étaient publiques, chaque accusé passant séparément. Deux minutes en moyenne étaient consacrées à l’examen du dossier établi par la Commission temporaire, l’interrogatoire et le jugement ". Deux minutes par dossier ! On conçoit que la productivité de cette commission soit grandement améliorée en comparaison avec les deux précédentes ; elle a condamné à mort 1684 accusés dont ce Christophe Dervieu de Goiffieu, (qui n'a sans doute pas eu la chance de son cousin d'avoir une aussi entreprenante épouse qu'Anne-Françoise ) ; elle en a relâché 1682 et en a maintenu en détention 162. Elle est dissoute le 17 Germinal (6 avril 1794).
Histoire des tribunaux révolutionnaires de Lyon, 1879, Salomon de la Chapelle

(14 ) Il est temps de s'inquiéter de savoir ce que représentait 300.000 frs en 1793. Une recherche sur internet s'impose. Voici ce qu'on peut y trouver.
Tout d'abord, comme pour le Temps, où la Révolution a voulu instituer une nouvelle temporalité ou plutôt qu'un nouveau Temps commence avec elle, de la même manière, elle devait établir une nouvelle monnaie en remplaçant la livre en vigueur depuis Charlemagne. Plusieurs décrets ou lois ont permis cette transition monétaire, dont ceux-ci.
- Les décrets du 18 Germinal (qui se rapporte aux germes) an III  et du 28 Thermidor An III ont établi la décimalisation du système monétaire (1 Franc = 100 centièmes) et le cours légal du franc à 4,5 grammes d'argent pur.
- La Loi du 25 Germinal an IV définit le taux de conversion monétaire entre le franc et la livre tournois en donnant une légère plus-value au franc. .

101 livres + 5 sols  =  100 francs.  Soit un taux livre / franc de 1,0125 :

Comme on le voit, il y avait une presqu-équivalence du taux de conversion. Ce qui permet de rendre plus parlant le tableau ci-dessous sur le niveau de vie au 18ème siècle exprimé en livre.
Pouvoir d'achat (18e siècle):
50.000 livres/an : Opulence en province et richesse à Paris.
25.000 livres/an : Richesse en province et vie confortable à Paris.  
15.000 livres/an : Vie confortable en province, correct à Paris.  
5.000 à 15.000 livres/an : Vie correct en province, pauvre à Paris.
< ou = à 5.000 livres/an : Considéré comme noblesse pauvre.
252 livres/an : C'est la limite ultime sous laquelle on est un miséreux à cette époque.

Si bien qu'on peut considérer que la fabrique des époux Dervieu ayant à son actif au moins 300.000 frs., était une entreprise très florissante, que d'autre part, en récupérant le quart de cette somme, soit 75.000 frs., notre membre du Comité de Salut Public (il fait un peu partie de la famille désormais, et de son histoire) s'assurait pendant un an et demi un train de vie princier.

(15) Si on continue à se focaliser un instant sur cet employé, membre du Comité du Salut public et de notre famille, on peut s'interroger sur les risques qu'il prenait en se laissant soudoyer par le couple Dervieu. D'une part, puisque, le ci-devant Dervieu, n'étant pas présent sur l'échafaud, une enquête devrait forcément être menée ; les comités et tribunaux révolutionnaires portaient une attention très soutenue pour éradiquer tous les ennemis de la Liberté, qu'un seul échappe à son jugement et c'était la République, elle-même, qui était en danger, or cette enquête pourrait très facilement remonter jusqu'à lui, on peut le penser ; et d'autre part, en allant échanger les traites auprès des clients contre de la monnaie sonnante et trébuchante, il s'exposait aussi à des dénonciations, une activité plutôt répandue à l'époque, où il s'agissait de donner des gages de son soutien au pouvoir révolutionnaire, mais pourquoi pas de la part d'un client proche d'Henri, qui aurait trouver là une façon simple et honnête de le venger. Pourtant apparemment, la seule difficulté qu'il a rencontrée, a été de ne pas recouvrer la totalité de la somme !
On supposera qu'il a profité à plein du relâchement post-Thermidorien, c'est-à-dire une époque où l'intérêt privé reprenait le pas sur la ferveur, la vertu révolutionnaire et l'intérêt dit général.
Comme le récit biblique, les récits de famille sont lacunaires, il y a des trous dans la narration. Et comme pour la Bible, il faut se forcer pour y prêter attention, parce qu'ils sont, comme on dit justement, paroles d'Évangile, et poser un regard critique, c'est-à-dire un regard qui interroge, on n'ose pas trop.

(16) Là il s'agit du mois révolutionnaire entre août et septembre, (qui se rapporte aux fruits).

 

Christophe Eloy

 

 

 

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Le débarquement de Lalla en Gironde - Juin 1946

7 Juin 2022 , Rédigé par éloge de la mollesse Publié dans #Archives

Le débarquement de Lalla en Gironde  - Juin 1946Le débarquement de Lalla en Gironde  - Juin 1946
Le débarquement de Lalla en Gironde  - Juin 1946Le débarquement de Lalla en Gironde  - Juin 1946Le débarquement de Lalla en Gironde  - Juin 1946
Le débarquement de Lalla en Gironde  - Juin 1946Le débarquement de Lalla en Gironde  - Juin 1946
Le débarquement de Lalla en Gironde  - Juin 1946Le débarquement de Lalla en Gironde  - Juin 1946
Le débarquement de Lalla en Gironde  - Juin 1946Le débarquement de Lalla en Gironde  - Juin 1946

Photo 1 : " les Jacob dont la fille Anita est très mignonne, De Rio il y a Jacqueline Watel qui voyage avec ses parents ; nous faisons un groupe de quatre jeunes filles très agréable car il y a aussi une certaine Elyette Perpiguani qui a son mari à l'Ambassade à Rio et qui repart pour revoir sa mère, elle est toute jeune et ravissante".
Longtemps, je me suis demandé à quoi pouvait bien ressembler les amies que maman s'étaient faites pendant son voyage de retour. La réponse est là, sur cette photo. Je me souviens que papa racontait que sur le quai de la gare, 'en montant dans le train pour Paris, il avait été un peu jaloux de ces nouvelles copines de sa fiancée retrouvée parce qu'elle lui paraissait s'occuper bien plus d'elles que de lui.

Photo 2 : Les reines du "Passage de la Ligne". Il me semble que pour le passage de l'Équateur, maman racontait qu'il y avait eu un concours de beauté et qu'elle avait été élue première ex aequo avec une de ses copines.
Photos 3 & 4 :  "Elyette Perpiguani et moi sommes devenues très bonnes amies et sommes toujours ensemble".
Photo 5 : L'escale à Dakar : "vers 4h Elyette et moi sommes sorties pour faire un tour et nous avons trouvé une charrette à cheval conduite par un noir qui s'est offert pour nous promener" (...) " l'après-midi nous sommes reparties en charrette pour voir la plage élégante qui s'appelle la "Corniche" et nous avons pris un bain de mer, nous étions trois, Jacqueline Watel, Elyette et moi". 

 

 

Le 17 Juin 1946

 

Ma chère petite maman, après 4 premières journées assez occupées je suis contente de pouvoir te raconter tout ce qui m'est arrivé d'heureux et d'intéressant. D'abord mon arrivée à Bordeaux, nous étions entrés dans la Gironde à 3 heures trop tard pour la marée, aussi nous sommes nous arrêtés en face Royan, cette ville a été assez touchée mais nous ne pouvions le constater qu'avec des jumelles ; toutes les autorités sont montées à bord et ainsi nous avons eu nos passeports visés, nos billets de chemin de fer, nos papiers de change, nos cartons de ravitaillement (pour 3 jours) tout le soir même.

Je me suis donc couchée d'assez bonne heure car nous devions accosté le lendemain matin vers 6h, en effet à cette heure l'on voyait les quais et je n'ai naturellement pas ôté les yeux de cette direction car Pierre m'avait averti par télégramme la veille au soir qu'il viendrait me chercher, pense donc ma joie et mon émotion à l'idée de le revoir sur le quai ; nous nous sommes vus en même temps alors que le bateau était encore à une vingtaine de mètres ; aussitôt la passerelle mise je me suis précipitée à terre et nous étions bien heureux d'être enfin si près (1). Les bagages de cabine sont descendus avec moi, je n'ai ouvert qu'une valise et n'ai eu aucun ennui.

Le train était là, Pierre a eu une place auprès de moi et nous avons fait un excellent voyage, le parcours Bordeaux-Paris est le plus rapide de France et même d'Europe en ce moment et je t'assure que c'est vraiment admirable de voir combien les cheminots ont travaillé depuis la fin de la guerre, toutes les voies sont en excellent état, les ponts sont tous en voie de réparation et à part quelques maisons bombardées dans quelques petites gares je n'ai eu nullement l'impression de passer dans un cadre d'opérations de guerre ; la campagne était une merveille, les champs plein de coquelicots, bleuets, les cerisiers chargés de fruits, tout vert, gai, harmonieux, tout le train était rempli d'exclamations de joie et d'émerveillement mais je t'assure que l'on sent vraiment cette différence avec la nature du Brésil et notre enthousiasme était bien compréhensible. Nous avons très bien déjeuné au wagon-restaurant pour 75 frs par personne, salade de pommes de terre, harengs, macaronis, 

 

1

 

légumes variés, fromage et dattes (dont la vente est libre). Nous étions à 8h précise à la gare d'Austerlitz où nous attendait Mme Maxime et Philippe, ils avaient un taxi et j'ai ainsi pris contact avec Paris puisque la rue Jouffroy est plutôt à l'autre bout. Mme Eloy m'a accueillie avec une tendresse et une affection vraiment touchante et toute la famille de même, ils étaient tous en haut de l'escalier (2) ; Jeanine et Bernadette sont un peu engraissées mais n'ont pas tellement changé, Gérard est bien le même que sur la photo, Francis est un jeune homme et Pierre quoique un peu maigre n'a pas changé ; la femme de Philippe est charmante, elle m'attendait aussi avec beaucoup d'impatience et rêvait de moi depuis plusieurs nuits. Les grands parents ont été vraiment affectueux et les deux frères de Mme Eloy les oncles Jean et Jacques m'avaient envoyé des fleurs avec des cartes de visite et des paroles de bienvenue. Nous avons tout de suite été diné et à la fin Mr. Dervieu a fait ouvrir du champagne en mon honneur, c'était vraiment trop gentil ; plus tard je suis monté dans ma chambre accompagnée par tous, car il fallait bien monter mes 7 valises (3). Je suis installée à l'étage au dessus, une belle et grande chambre blanche et verte, un lit d'un mou merveilleux (4)deux armoires à glace derrière un paravent en toile de Jouy, un lavabo ; aux fenêtres et sur le lit des rideaux et un dessus de lit blanc, sur la cheminée de magnifiques oeillets roses, enfin une chambre préparée avec un soin et un goût qui m'ont fait bien plaisir ; j'ai très bien dormi et le lendemain matin je devais être prête vers 11h pour aller au mariage civil de Nicole où il n'y avait que très peu de monde, les Marcel qui ont été très aimables ; vendredi après-midi j'ai rangé mes valises, aidée par Jeanine et Mme Eloy et vers 5h 1/2, ses frères, belles soeurs et enfants sont venus prendre le thé et surtout pour me connaître, tous sont vraiment charmants et on ne peut plus affectueux, (je t'en parlerai plus en détail). Samedi grand jour,

 

2

 

le mariage était à midi, j'avais mis mon tailleur en soie bleu marine et mon chapeau bleu ciel, la cérémonie était très belle, Nicole avait une jolie robe très simple et un magnifique voile en dentelle et tulle ; à la sacristie j'ai revu un grand nombre d'amis et de personnes de la famille, tous ravis de me revoir et moi encore plus ; il y avait même deux des demoiselles Joisson (Amélie n'est pas morte mais n'y était pas ), Michel Corblet qui devait voyager dans l'après-midi est quand même venu, et il a avoué que c'était surtout pour me voir, il a été très affectueux, enfin tous et toutes m'ont bien montré leur amitié et affection. Après la messe, il y avait un grand déjeuner de 120 couverts pour la famille (c'était dans un hôtel en face la maison des Marcel) nous étions par petites tables et nous nous sommes mis Philippe Janine Pierre et moi, déjeuner excellent, champagne discours etc... à 4h l'orchestre a commencé et les autres invités sont arrivés, les personnes que j'ai revu avec grand plaisir sont Mme Voisin et Thérèse, savais-tu que quelques meubles à nous avaient été gardés par elle ; c'est épatant, la semaine prochaine nous devons aller à Versailles, Jeanine attend son 2ème bébé. Mme Voisin n'a pas changé elle m'a demandé ton adresse car elle veut t'écrire ; les Jean Cauvin aussi très gentils, (j'oubliais de te dire que Valentine et Yvonne de passage étaient venues diner la veille au soir, pas trop changées ; Mme France m'avait écrit une lettre très affectueuse que je t'enverrai un autre jour ou entre autre chose elle me disait le message que Jean-Jean avait laissé pour ses amis "qu'il souhaitait à tous une "chic" vie". J'ai pleuré en lisant cette lettre car vraiment on retrouvait bien dans ces mots le Jean-Jean d'autrefois ; il était parait-il devenu très beau garçon, il y a une photo de lui très bien, (lorsque j'irai au Havre, j'en demanderai une aussi pour vous). Pour en revenir au mariage, nous avons dansé jusqu'à 8 h et après sommes rentrés, ravis de notre journée ; je t'assure que je ne me sentais pas du tout dépaysée et il me semblait avoir quitté ces personnes depuis très peu de temps. Dimanche messe, petite promenade au parc Monceau qui est tout près d'ici et l'après-midi, visite à Mr. Moussallier (le frère de celle qui était au Havre) et sa femme, ils adorent toute la famille et naturellement étaient anxieux de me connaître ; nous étions invités à goûter chez un oncle de Pierre, Jacques Dervieu car c'était la 1ère communion du plus petit cousin ; gateaux délicieux tous empressés et gentils (5). Ce matin, je suis sortie avec Jeanine pour mes tickets de rationnement, j'en ai eu seulement pour une semaine car il me faut demander une carte de permis de séjour, j'irai à la préfecture ; voilà ma petite maman le compte rendu de ces premières journées  ; aujourd'hui Pierre a repris le bureau et nous ne nous 

 

3

 

voyons plus qu'à l'heure des repas et le soir, tu sais maman, pour le moment je ne veux pas aller en Italie, je suis trop heureuse d'être avec Pierre et lui aussi est tout transformé, nous devons pour le moment profiter le plus possible de notre compagnie ; vers le 15 Juillet Mme Eloy prend ses vacances, nous partirons nous aussi, c'est en Auvergne où parait il la nourriture est excellente, cela fera beaucoup de bien à Pierre et vraiment ce sera si bon des vacances ensemble. Nous n'avons eu aucune déception l'un de l'autre et nous sommes retrouvés comme nous sommes quittés avec naturellement des idées plus fermes et personnelles que nous n'en avions à 18 ans. Pierre a un caractère doux et affectueux qui me fait beaucoup de bien et moi je lui passe de ma gaieté et de ma joie de vivre, il m'en est très reconnaissant et Mme Eloy aussi m'a remercié de faire le bonheur de son fils ; donc maman chérie nous nous aimons beaucoup et nous avons été trop longtemps séparés pour le faire à nouveau du moins tout de suite ; nous parlons de date de mariage approximativement vers fin septembre début octobre, c'est à dire (dans) 3 mois et maintenant je m'adresse à papa, j'ai un peu de toupet après tout le bonheur qu'il m'a donné en me laissant partir de lui demander encore quelque chose mais je voudrai qu'il réfléchisse bien et qu'il décide selon son coeur et son affection pour nous ; qu'il voit si vraiment maman ne pourrait pas être là pour notre mariage ; voilà mon petit papa si tu dis non cette fois je saurai que c'est parce que raisonnablement tu ne peux pas, sinon tu sauras que tu nous rendras une fois de plus tous très heureux et là alors je n'aurai que mon effection pour toi pour te remercier et t'aimer beaucoup beaucoup malgré que je sois une méchante fille, mais tu me pardonnes n'est ce pas ? Voilà mes parents chéris tout ce que mon coeur dit aujourd'hui et tout ça fortifié par l'amour de Pierre qui m'approuvera et vous ai chaque jour plus reconnaissant de m'avoir élevé pour lui et pour que nous soyons heureux. Un baiser très très affectueux à tous, j'ai vos photos sous les yeux et je retouve dans chacune vos sourires et vos yeux avec beaucoup d'affection. 

Laura

 

Ma petite Anne Claire, ta lettre m'a fait bien plaisir ; je t'écrirai à toi toute seule un autre jour ; j'ai beaucoup beaucoup de choses à te raconter. Gérard est bien gentil et je l'aime beaucoup car il me rappelle ma petite nunuche. Un gros baiser.

Lalla (6)

 

4

 

le 19 - avant de mettre la lettre à la poste, je veux avertir papa que Pierre a reçu la lettre attendue. Hier j'ai eu tous mes bagages sans ennui. Enfin tout en ordre et je vous écrirai la suite de mes journées bientôt. Encore de gros baisers -

Pierre me charge de vous embrasser -

Je commence la liste de ce que vous pourrez m'envoyer - du riz - du sucre - mes radiographies -

 

 

(1). Longtemps, très longtemps, je me suis demandé comment Laura et Pierre s'étaient retrouvés à la descente du bateau. La réponse est là, dans cette lettre, en quelques syllabes, douze au total : "et nous étions bien heureux d'être enfin si près". Un presque-alexandrin. C'est beau comme du Corneille.

(2). Longtemps, je me suis demandé comment s'était passé les retrouvailles avec la famille. La réponse est là, dans cette lettre, en quelques mots : "ils étaient tous en haut de l'escalier". On en compte sept, un peu serrés sur cet espace, avec des sourires éclatants. Étaient-ils sur le palier depuis un certain temps déjà ? Avec des sourires un peu figés, comme en préparation ? Comment faisait-on avant les SMS, dans ces cas-là quand on attendait quelqu'un ? On devait sans doute guetter à une fenêtre. "Ils arrivent, ils arrivent", et on se mettait en place. Oui, ça a dû se passer comme ça.
C'est émotionnant de se représenter une scène qui a eu lieu dans un endroit qu'on a bien connu des années plus tard. Le palier du deuxième étage du 32 de la rue Jouffroy, quand on y a ses propres souvenirs, sur ce palier.

(3). "plus tard je suis monté dans ma chambre accompagnée par tous ( car il fallait bien monter mes 7 valises)".J'aime beaucoup cette scène également, très cinématographique, où toute la famille monte d'un étage, avec chacun une valise de Laura à la main.

(4.) "un lit d'un mou merveilleux" Ah, mais voilà de qui je tiens mon goût pour la mollesse !

(5). Ensuite en quelques phrases, Laura dépeint toute une société avide de s'échanger de l'affection. Une société désireuse de se présenter comme l'envers de la guerre, encore si proche, en effaçant les souffrances par des témoignages les plus nombreux possibles d'affectivité. C'est comme si elle flottait dans l'air, palpable. On dira aussi que Laura est sans aucun doute un très bon vecteur de tous ces flux d'affects alors en circulation.

(6). Un fait notable. On assiste à un changement d'état. La jeune fille devient jeune femme. Après quatre jours en France, Lalla se mue en Laura. Mais demeure Lalla pour sa petite soeur

 

 

Le débarquement de Lalla en Gironde  - Juin 1946Le débarquement de Lalla en Gironde  - Juin 1946

Sur cette photo, de gauche à droite, on reconnait "Jeanine et Bernadette (qui) sont un peu engraissées mais n'ont pas tellement changé". C'est pas faux. Elles sont magnifiques, le visage tout rond comme des poupées russes".

Toujours à gauche, tenant le bras de Laura, on reconnait Michel Corblet ; sa présence au mariage est avérée :"Michel Corblet qui devait voyager dans l'après-midi est quand même venu, et il a avoué que c'était surtout pour me voir, il a été très affectueux"
Peut-être se souvenait-il de l'époque ancienne, avant-guerre, au Havre, quand il l'invitait à un après-midi en lui envoyant un carton. Ah, on savait mettre les formes pour inviter les jeunes filles en ce temps-là ! Même si, au préalable, on ne s'était pas vraiment renseigné sur l'orthographe exacte du nom de famille de ladite jeune fille (le grecquisant quelque peu).

Ensuite, on a Laura et Pierre, fraichement réunis, donc. À côté, Janine et Philippe, fraichement mariés : "la femme de Philippe est charmante, elle m'attendait aussi avec beaucoup d'impatience et rêvait de moi depuis plusieurs nuits".

Et aussi d'autres visages familiers de l'enfance mais présentement en attente d'identité moins vague.

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L'homme

17 Mai 2022 , Rédigé par éloge de la mollesse Publié dans #Laïcité religion

photo Christophe Eloy

photo Christophe Eloy

 

Comme une envie de paysage à hauteur d'homme,
mais la vérité ne se trouve-t-elle entre les hommes ?
L'homme n'est-il pas la mesure de toutes choses ?
L'homme n'est-il pas un dieu pour l'homme ?

Et toi, si tu n'aimes pas les hommes tu as tort, un point c'est tout.
La Renaissance, le siècle de la Raison, les Lumières, chacune de ces époques prises une par une mais aussi toutes ensemble ont réinventé et inventé l'homme.
Un homme non soumis aux "forces du Mal".
Un homme non soumis à une surpuissance divine.
Un homme qui se tient éloigné de toute théologie de la pureté.
Un homme avec de multiples visages, c'est ce qui le rend sympathique.
D'ailleurs aujourd'hui, j'étais dans le quartier de l'Homme, ça m'a fait quelque chose, je dois bien le reconnaître.
Un homme qui regarde l'altérité avec circonspection parce qu'il sait que ce qu'il a en commun avec un autre homme est incommensurable avec une quelconque différence.
Si trop d'altérité, alors les hommes s'aiment plutôt de haine.
Alors arrive un homme qui n'est pas régi par le manque, l'absence, le vide, le rien, le néant, mais plutôt par une complète positivité.
C'est un homme qui... ha ! Un homme... enfin un homme.

Voici l'homme.

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Sur le Jamaïque (2)

15 Avril 2022 , Rédigé par éloge de la mollesse Publié dans #Archives

Sur le Jamaïque (2)
Sur le Jamaïque (2)Sur le Jamaïque (2)

 

S/s Jamaïque. Le 8 Juin 1946

 

Mes chères petites Lilla et Anne-Claire, mon cher Lullo, aujourd'hui j'ai envie de bavarder avec vous (sans nous disputer bien entendu), je vous charge avant tout de bien embrasser papa et maman de ma part, je commence à trouver le temps long sans rien savoir de vous tous depuis bientôt 3 semaines !! Enfin d'ici 4 jours nous arrivons ; après bien des changements nous débarquerons à Bordeaux ; nous en sommes tous assez contrariés mais comme nous n'y pouvons rien il faut accepter et débarquer, il y aura malgré tout un train spécial et nos bagages seront dédouanés à Paris ; Pierre à qui j'ai écrit de Dakar (mais de lui je n'ai rien reçu) doit déjà être au courant de ce contretemps mais d'ici deux jours je lui telegraphierai quand même, il vaut mieux qu'il m'attende à Paris, le voyage jusqu'à Bordeaux serait vraiment superflu malgré le plaisir que j'en aurai mais tant pis je ne me sentirai pas abandonnée et je me débrouillerai très bien.

Ce voyage se sera vraiment très bien passé et j'ai eu beaucoup de chance avec mes compagnons de bateau ; Elyette Perpiguani et moi sommes devenues très bonnes amies et sommes toujours ensemble ; à Dakar nous nous sommes beaucoup amusées et je vais vous raconter cette escale ; nous sommes arrivés dans la nuit de samedi dimanche et le bateau a accosté le matin de bonne heure, le quai était déjà assez plein de noirs (il faut les appeler ainsi car sans cela ils se vexent*) bien différents de ceux du Brésil ; en général très grands et vraiment noirs, habillés et coiffés de chiffons plutôt sales et voilà la première impression ;

* Et non pas en traduisant du portugais - negro - nègre.

 

1

 

vers 9h nous sommes descendus avec les Jacob et nous avons été en ville ; le soleil était assez chaud mais rien de terrible, nous avions mis un foulard sur la tête et en route... les maisons et les magasins n'ont rien de spécial mais notre amusement et intérêt ont commencé sur la place du marché. Une variété de couleurs merveilleuse, des noires assez jolies en général, habillées de cretonnes bariolées (pas du tout à la bahiana), sur la tête des foulards noués d'une façon très gracieuse, quelques unes avec des bracelets, des boucles d'oreilles et des colliers, toutes portent leurs enfants derrière le dos (sic), ces bébés tiennent d'une façon vraiment miraculeuse, dans des grands chales noués au dessus de la poitrine de la mère ; nous avons essayé de leur parlerpour savoir où l'on pouvait trouver les tissus et les foulards mais les femmes ne parlent pas français, elles faisaient de grands sourires et comme j'avais mis mon bracelet en bois blanc et rouge autour du bras, beaucoup me faisaient des signes car elles le voulaient, j'aurai(s) peut-être pu l'échanger mais je n'ai pas voulu ; nous avons continué notre promenade et sommes arrivés sur un marché plus grand et avec encore plus de couleurs et de mouvements ; c'est là qu'il y avait quelques magasins ouverts et où nous avons acheté de la cotonnade pour nous faire des foulards, j'en ai pris une très jolie, rouge et jaune à rayures et avec des pirogues et des espèces de boucliers, (ces tissus sont tissés en Angleterre mais les dessins ne sont fait(s) que pour ces colonies) nous l'avons noué à la mode du pays et un peu plus loin nous avons été assailli par des noirs qui vendaient des poignards magnifiques, le manche et la gaine en cuir tressé de plusieurs couleurs, je n'ai pas pu résisté et pour 75frs africains et un paquet de cigarettes me voilà armée,

 

2

 

inutile de vous dire que nous avions une allure de pirates et que les indigènes avaient un peu l'air de se moquer de nous dans leur langue, de temps en temps ils s'approchaient et ceux qui savent le français ou même seulement quelques mots étaient contents de nous dire "madame", "bonjour, comment ça va " ; c'était vraiment drôle et nous riions comme des folles ; Mr. Jacob nous a invité à déjeuner dans un petit restaurant français très propre et où nous avons bien mangé ; au dessert il y avait des mangues et moi qui ne voulait jamais en manger vous souvenez-vous eh bien je les ai trouvé(es) délicieuses, en Afrique elles n'ont pas du tout le gout de thérebentine (sic) et n'ont pas de fils ; enfin c'était bien bon et j'ai regretté de ne pas pouvoir vous les faire goûter ; après déjeuner nous sommes revenus à bord pour nous reposer, le bateau était déjà plutôt sale car le charbonnage* avait déjà commencé et on ne savait pas où rester ; vers 4h Elyette et moi sommes sorties pour faire un tour et nous avons trouvé une charrette à cheval conduite par un noir qui s'est offert pour nous promener, nous avons traité le prix à l'avance (un dollar pour une heure) et il nous a amené dans le village nègre, des cases en bois et en paille et un fourmillement de femmes, d'enfants toujours aussi bariolés ; nous avions un peu l'impression d'une scène de cinéma en couleurs et naturellement nous étions les héroïnes ; pour augmenter l'impression quelques jeeps avec des américains en uniforme mais que papa ne s'en fasse pas ils sont peu nombreux et n'avaient pas l'air alcooliques.

* (Marine) (DésuetAction de s’approvisionner en charbon pour les machines.
Notre première escale après charbonnage à Stornoway en Écosse fut donc Sudéroë, l'île la plus au Sud de l'archipel des Féroë. — (Jean-Baptiste Charcot, Dans la mer du Groenland, 1928)

 

3

 

Nous avons entendu le tam-tam et assisté à une danse, de vrai(e)s contorsions hystériques, la samba a un fonds nègre mais bien bien civilisé ; nous avons diné à bord et nous sommes couchés assez tôt, heureusement on ne charbonnait pas la nuit. Le lendemain matin nouvelle ballade en ville, tous les magasins étaient ouverts, plusieurs objets en ébéne, en ivoire, des babouches en cuir et aussi dans les magasins plus élégants des nouveautés de Paris mais naturellement à des prix fous ; j'ai acheté une tête en bois ou plutôt un masque nègre assez curieux et une petite statuette en bronze coloré représentant un sorcier, les deux pour un dollar ; c'était très amusant de marchander et de tutoyer ces marchands noirs, ils n'ont naturellement aucun scrupule à vous rouler. L'après-midi nous sommes reparties en charrette pour voir la plage élégante qui s'appelle la "Corniche" et nous avons pris un bain de mer, nous étions trois, Jacqueline Watel, Elyette et moi ; j'ai pris quelques photos avec mon appareil et je les ai donné à développer ici à bord, à ma grande satisfaction elles sont très bien réussies et même si je le dois à l'appareil, je me sens une grande photographe ; merci encore à Figueiredo de m'avoir fait ce beau cadeau, montrez lui celles que je vous envoie. Nous sommes repartis de Dakar le mardi à midi contents de reprendre la mer mais enchantés de notre escale ; hier nous avons longés les Canaries, nous sommes passées à plus ou moins 500m de la Grande Canarie et c'était un très beau spectacle, le temps toujours beau augmentait notre plaisir, cela nous a fait passer une excellente après-midi et maintenant nous reverrons avec joie la France ; je suis bien déçue et triste de ne pas arriver au Havre, surtout que pour remonter la Gironde il nous faudra presque une journée entière. J'ai l'intention de vous envoyer cette lettre dès mon arrivée et ainsi je vous raconterai

 

4

 

avec plus de calme et de détails mon arrivée, le debarquement et les mille impressions qui m'attendent ; cela me semble impossible que d'ici 5 jours je serai à Paris si loin de vous mais j'en suis sûre si contente et accueillie avec tant d'affection.
Je pense avec beaucoup de nostalgie qu'il y a 3 semaines j'étais encore avec vous et malgré la fatigue et l'émotion de cette journée j'aime revivre ces heures où j'étais encore avec vous ; j'ai dans ma petite boite à couture vos trois photos de Mulitfoto et j'ai aussi revu les deux groupes que nous a fait Richard et Biocca, j'espère que vous m'en enverrez d'autres et aussi celles d'Evangelina ; que maman s'en fasse une bonne toute seule et de papa j'aimerai une de celle qu'il avait tiré au Havre ; Anna Clara devrait aussi voir en lui les negatives (sic) des photos qui sont dans les albums et faire un choix, pour le moment je ne vois rien d'autre à vous demander, j'ai hâte de deballer mes malles et d'avoir tout en ordre ; à bord j'ai sorti très peu d'affaires, depuis qu'il fait un peu plus froid je suis en "macacao"* bleu marine et chandail rayé, le soir je mets quelquefois une jupe mais personne ne fait de grandes élégances aussi c'est très pratique ; lundi j'ai l'intention d'aller chez le coiffeur pour me laver les cheveux et les dresser un peu, avec le vent ils sont un peu dessechés ; je débarquerai en tailleur gris car pour voyager en train c'est plus pratique. Pour les pourboires ce que m'avait dit papa est bien et je les donnerai en dollars j'ai changé les 200 cruzeiros que j'avais et je les garderai pour le train,

* macacao : combinaison

5

 

à Dakar j'ai dépensé en tout 7 dollars, j'en ai donc encore quelques uns que je devrai déclarer. Le garçon qui me sert à table m'a pris sous sa protection, chaque soir au dessert il me donne un gateau en plus ; depuis notre départ nous n'avons jamais eu la même patisserie et toujours des gateaux délicieux, j'imagine que Anne Claire serait elle aussi bien gâtée et contente, je garderai un excellent souvenir de ce voyage surtout pour la nourriture, nous avons eu très souvent du camembert argentin qui est une merveille et n'a rien à apprendre du français. Le Luxembourgeois qui mange à ma table m'a dit qu'il connaissait papa, il s'appelle Mr Marx (il n'est pas juif n'est-ce pas ?) et avait eu l'adresse du bureau par Mr Ducassse. Mr Jacob est toujours très aimable, sa femme et sa fille sont plutôt snobs mais elles aussi sont très gentilles, ils m'ont chargé de leur bon souvenir pour papa.

J'arrive au bout de cette 6ème page très contente de vous avoir raconté tout ce qui m'est arrivé, je me sens aussi plus près de vous. Mes amitiés à tous et mon special affectueux souvenir à Biocca ; a t'il arrangé ses papiers ?
Un gros baiser à chacun de vous

                              Lalla

 

Dites aux tantes et aux oncles que je pense bien à eux et les embrasse.
Vous êtes bien gentils tous les trois d'avoir bien voulu laisser partir Laura. J'espère que vous viendrez un jour ou l'autre nous retrouver mais dès maintenant je suis heureuse d'avoir deux soeurs et un frère de plus - (?)

Paris 14-6 - Maman chérie, mon petit papa. J'ai reçu vos lettres, je suis contente, heureuse, j'ai ai été accueillie d'une façon touchante pas tous ; pour aujourd'hui je n'écris pas plus longuement, je le ferai au début de la semaine, demain mariage de Nicole donc présentation à toute la famille. Pierre était à Bordeaux, voyage en train très bon, bagages de cabine dédouanés avec grande facilité. Je ne joins pas de photos car à bord on ne les a pas developpés. Un gros baiser à tous.

                               Lalla


 

6

Pour un jour pas beau de décembre 2007, j'avais écrit ce texte. À l'époque je ne connaissais pas ces lettres écrites sur le Jamaïque. J'avais essayé de reconstituer ce voyage à partir de bribes d'anecdotes glanées au fil des années. Et à partir de ces quelques éléments reconstituer l'état d'esprit et l'ambiance dans laquelle maman baignait. Il me semble que je n'étais pas si loin que ça de la vérité.

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À bord du Jamaïque (1)

3 Mars 2022 , Rédigé par éloge de la mollesse Publié dans #Archives

À bord du Jamaïque (1)
À bord du Jamaïque (1)À bord du Jamaïque (1)

A bord du Jamaïque le 26 mai (1946)

Je reécrirai de Dakar où nous
arriverons samedi ou dimanche prochain

 

Mes parents chéris,

Quelle joie de pouvoir dès aujourd'hui vous envoyer toutes mes tendresses et baisers ; cet après midi nous allons croiser le "(La) Croix" et les bateaux s'arrêteront, nous pourrons remettre notre correspondance et ainsi d'ici une semaine vous recevrez ces premières lignes de votre petite voyageuse ; l'autre jour, j'étais déjà bien émue lorsqu'encore en vue des côtes brésiliennes je vous ai envoyé le télégramme, et aujourd'hui en plein océan a déjà beaucoup beaucoup de milles de Sao Paulo que je vous assure je retrouve souvent par la pensée, j'ai bien hâte d'avoir moi aussi de vos nouvelles et j'espère bien en arrivant à Paris trouver une lettre. Les 5 premières journées de voyage se sont très bien passées, je suis tout à fait reposée et j'ai déjà une très bonne mine.

 

Le premier soir j'étais un peu affolée par le nombre de bagages qu'il y avait dans la cabine mais heureusement le garçon de cabine qui est très gentil et complaisant a donné un "geito" (rangement) et maintenant nous sommes presque à l'aise, mes compagnes de cabine sont très gentilles et nous ne nous dérangeons nullement l'une l'autre ; ce qui est très appréciable de notre cabine c'est qu'il y a 2 hublots et ainsi nous ne manquons pas d'air, je n'ai pas encore eu chaud à bord, il y a toujours beaucoup de vent et ceci au grand désespoir de mes cheveux mais ceci est secondaire ; je n'ai naturellement pas eu l'ombre de mal de mer et je mange comme quatre, la nourriture est excellente et fait honneur aux Chargeurs ; je vais vous donner le menu d'hier : déjeuner - hors d'oeuvre - choux au gratin - veau avec des pommes de terre - fromage et fruits. Diner : Consommé froid - poisson - porc avec du riz - bombe glacée avec un tas de biscuits et fruits ; tous les soirs il y a un gateau délicieux et je vous assure que je me régale ; je déjeune à 11 et demi et je dine à 6 et demi. Je suis à table avec Mr et Mme du Colombier qui sont très gentils et nous avons naturellement beaucoup parlé de Mlle Barthaud. Comme autres voisins de table j'ai une dame qui voyage avec un chat blanc et qui naturellement se préoccupe beaucoup pour lui ; et il y a un ménage luxembourgeois (les premiers que je vois de ma vie). Enfin vous voyez je suis la benjamine à table et je suis très bien traitée.

 

Les autres passagers avec qui je suis le reste du temps sont - les Jacob dont la fille Anita est très mignonne, les parents sont très attentieux (sic) avec moi et je remercie papa d'avoir de si bonnes connaissances, ils m'ont invités à descendre avec eux à Dakar. Les Lubeski aussi sont très gentils : les Tellier de Sao Paulo, les Worms (ceux de la casa Michel). Mme Guérin Lezé est d'une amabilité extraordinaire, tous les jours après déjeuner je vais dormir dans sa cabine car il y a moins de bruit qu'en bas et c'est un sommeil qui se prolonge jusqu'à 3 et demi. Les Sajoux que je ne connaissais pas sont très sympathiques. De Rio il y a Jacqueline Watel qui voyage avec ses parents ; nous faisons un groupe de quatre jeunes filles très agréable car il y a aussi une certaine Elyette Perpiguani qui a son mari à l'Ambassade à Rio et qui repart pour revoir sa mère, elle est toute jeune et ravissante, j'ai vraiment de la chance et

 

quoique nous nous ne faisons rien toute la journée le temps passe très agréablement entre manger, dormir, bavarder allongés sur les chaises longues ; hier soir nous avons joué au poker avec Mr Jacob, Elyette et un jeune homme plein de ressources pour (être à ) bord car il connait un tas de petits jeux. Le Commandant est très gentil et les officiers très aimables ; j'oubliais de vous nommer parmi les personnes à qui je parle plus Maria Eugenia Franco (la boursière de Sao Paulo) et un ménage brésilien qui va à Génève car lui est nommé consul là bas ; voilà sur les 280 passagers de bord ceux qui me tiennent le plus compagnie, avec les autres nous nous faisons de grands sourires. Ce matin j'ai été à la messe, il y a quatre prêtres à bord et si je voulais je pourrais aller tous les jours à la messe. En ce moment je suis dans le bar où bien d'autres passagers se sont installés pour écrire.
Dans le salon en bas l'on répète des danses pour la fête du passage de la ligne*, je pense que si ma petite nunuche était là elle danserait mieux que toutes les autres, moi je me contenterai de regarder et d'applaudir car mes talents de danseuse ne me permettaient de m'exhiber que sur la scène du Municipal. Me voilà arrivée au bout de la cinquième feuille, je crois que je pourrais rester encore longtemps à bavarder avec vous mais 

 

 

le temps presse car il faut remettre les lettres avant 1 heure. Jusqu'à maintenant je vous ai parlé de choses qui pourraient sembler insignifiantes mais je sais qu'à vous elles feront plaisir et vous savez aussi que chacune de mes actions, de mes faits et gestes, est rattachée à vous ; lorsque j'ouvre mes valises je ne peux m'empêcher de revoir Lilla organisant et préparant tout si bien et si vite, hier j'ai été à la "prévoyance" et j'ai pris deux tricots car le soir il fait un peux plus frais.
Le jour de mon départ j'ai reçu alors que nous étions déjà en mer deux télégrammes très affectueux des Angeli et un autre des Maguelli ; téléphonez leur et remerciez les bien de ma part j'en ai été très touchée. Je ne peux pas énumérer ici tous les amis à qui j'envoie mes affections mais vous saurez le faire pour moi.
À maman je recommande de ne pas se fatiguer dans la file du pain, de se faire vite le tailleur neuf et de recevoir un gros et grand baiser très tendre de sa petite fille. À papa que j'espère reposé après tout le travail que je lui ai donné à Rio bien bien des choses affectueuses. À mes petites soeurs et à mon grognon de frère mes baisers et mes souvenirs bien spéciaux. 
À tous mes pensées très très tendres.

Lalla.

 

* Il s'agit bien sûr du passage de l'équateur. Il me semble que c'était l'épisode de sa traversée que maman évoquait le plus volontiers. Si bien que les nombreuses fois dans ma vie où j'ai survolé l'équateur, j'avais, à chaque fois, ses évocations en tête, et j'espérais secrètement que les compagnies aériennes organiseraient, ne serait-ce qu'un modeste rituel, comme par exemple, offrir aux passagers une petite coupe de champagne. Las, trois fois hélas, le passage de la ligne a toujours eu lieu pour moi dans le plus complet anonymat, me faisant illico nostalgique des fastueuses festivités organisées pour cette occasion à bord des océan liners d'antan et auxquelles maman avait participé

 

 

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Un géant

23 Octobre 2021 , Rédigé par éloge de la mollesse Publié dans #En bref

photo prise par le poète en personne.

photo prise par le poète en personne.

 

Un saule à terre, 
un géant qui gît dans la lumière,
vaincu par la foudre et le vent.

 

Haïkuku par C. Eloy

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Chercheurs d'éternité

23 Octobre 2021 , Rédigé par éloge de la mollesse Publié dans #au regard de l'éternité

photo Christophe Eloy

photo Christophe Eloy

 

Depuis longtemps déjà 
me voici préoccupé 
par la question de l'éternité.
On peut m'en blâmer,
on peut se gausser,
mais désormais elle ne me quitte plus.

 

Tu dois mourir à la mort,
pour accéder aux douces pentes 
infinies, horizons penchés.
Ni commencement ni fin
que tu ne connaisses déjà.

 

Aux âges de ténèbre, quand l'humanité
doit encore donner vie à l'être humain,
aux âges d'abondance quand l'être humain
n'est jamais rassassié.
Quand l'ignorance, qui est des tous les âges,
triomphe à chaque instant.
Nulle durée qui ne te soit étrangère.

 

Alors plus rien ne s'oppose à la vie,
sous tes pieds la sentir, l'éternité retrouvée,
être son intime, toute fenêtre ouverte.

 

Paul Maurice

 

 

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Ran (le chaos)

13 Octobre 2021 , Rédigé par éloge de la mollesse Publié dans #Cinéma

 

- Ne blasphème pas les dieux et Bouddha,
Ce sont eux qui pleurent, détrompe-toi.
Ceux qui invariablement se vouent au mal,
perpétuant meurtre sur meurtre,

pensant ainsi assurer leur survie,
ne sont que le reflet de la bêtise humaine.
Même les dieux, même Bouddha,
ne nous préservent pas.

Ne pleure pas,
car le monde est ainsi fait.
Ce n'est pas la joie mais la peine
que cherche l'homme.

Regarde dans ce premier château, là-bas.
Des êtres stupides essaient de se dérober 
devant cette souffrance,
et ils s'entretuent, et ils s'en 
réjouissent.

 

 

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Je suis gong

28 Septembre 2021 , Rédigé par éloge de la mollesse Publié dans #De la poésie

 

Je suis gong - Poéme
 Henri Michaux

 

Dans le chant de ma colère il y a un œuf,
Et dans cet œuf il y a ma mère, mon père et mes enfants, 
Et dans ce tout il y a joie et tristesse mêlées, et vie.

 
Grosses tempêtes qui m'avez secouru, 
Beau soleil qui m'as contrecarré, 
Il y a haine en moi, forte et de date ancienne, 
Et pour la beauté on verra plus tard. 
Je ne suis, en effet, devenu dur que par lamelles; 
Si l'on savait comme je suis resté moelleux au fond. 


Je suis gong et ouate et chant neigeux, 
Je le dis et j'en suis sûr.

 

 

Colère dans la nuit remue.

 

La colère chez moi ne vient pas d'emblée.
Si rapide qu'elle soit à naître, elle est précédée d'un grand bonheur, toujours, et qui arrive en frissonnant.

Il est soufflé d'un coup et la colère se met en boule.

Tout en moi prend son poste de combat, et mes muscles qui veulent intervenir me font mal.

Mais il n'y a aucun ennemi.
Cela me soulagerait d'en avoir.
Mais les ennemis que j'ai ne sont pas des corps à battre, car ils manquent totalement de corps.

Cependant, après un certain temps, ma colère cède... par fatigue peut-être, car la colère est un équilibre qu'il est pénible de garder...
Il y a aussi la satisfaction indéniable d'avoir travaillé et l'illusion encore que les ennemis s'enfuirent renonçant à la lutte.

 

 

 

 

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Originer le monde

27 Septembre 2021 , Rédigé par éloge de la mollesse Publié dans #au regard de l'éternité

Installation Régine Gaud, Orangerie, Parc de la Tête d'or, Lyon, septembre 2021Installation Régine Gaud, Orangerie, Parc de la Tête d'or, Lyon, septembre 2021
Installation Régine Gaud, Orangerie, Parc de la Tête d'or, Lyon, septembre 2021Installation Régine Gaud, Orangerie, Parc de la Tête d'or, Lyon, septembre 2021Installation Régine Gaud, Orangerie, Parc de la Tête d'or, Lyon, septembre 2021
Installation Régine Gaud, Orangerie, Parc de la Tête d'or, Lyon, septembre 2021Installation Régine Gaud, Orangerie, Parc de la Tête d'or, Lyon, septembre 2021Installation Régine Gaud, Orangerie, Parc de la Tête d'or, Lyon, septembre 2021
Installation Régine Gaud, Orangerie, Parc de la Tête d'or, Lyon, septembre 2021Installation Régine Gaud, Orangerie, Parc de la Tête d'or, Lyon, septembre 2021

Installation Régine Gaud, Orangerie, Parc de la Tête d'or, Lyon, septembre 2021

 

Originer le monde 

Et aller jusqu'au bout de sa cancrelatude

Il faudra se métamorphoser à chaque instant 

Pour affronter chaque instant

Tête et tronc morcelés dissociés divisés déliés dispersés disloqués éclatés

Toute syntaxe mise à part

Pierres de la nuit pavé dans la mare

Sabot et patte

Amputée

Toute ma souffrance est inscrite dans la chair du bois

Elle ne la quittera plus

Penser à vide 

Mais non comme des pépites d'or s'accrochent à ma nacelle 

Pensées invisibles

Kafka in the box

Enfermement

Dedans 

Être dedans 

À l'intérieur du dedans

Dans le cube au cube

Cube à la puissance trois

Évidence cubique entre quatre murs

Imaginés

Ouverts à tous les vents

Dans le chant

Sous le dais de ma colère

Jours de colère

Boiter déboiter s'emboiter

Tout vient dans tout 

Vraisemblablement

La perspective dans l'oeuf du cyclone

Et les mots entre les lignes

Y faire son chemin 

Dans l'espace et hors de l'espace

Fin léger fragile

Un vol de libellule

 

Christophe Eloy

 

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Les balcons s'effondrent

18 Septembre 2021 , Rédigé par éloge de la mollesse Publié dans #Julie Eloy

 

Texte et dessin - Julie Eloy

 

LES BALCONS S'EFFONDRENT DANS PARIS.
MAIS MOI JE NE VOYAIS PAS Là-bas. À
MOINS QUE LE VENT SOUFFLE.. JE TRAVERSE
LA VOIE ET, Là je m'assoie sur les trottoirs et le
monde qui existe Là où je peux ;;; tu pars loin
mais moi c'est Là ;;; c'est triste où est cette vie ;;;
Là pour toi de remplir ton emploi du temps ou reviens ;;;
depuis qu'on est assoiffé, besoin de rien ? FAUX ! se regarder
dans le miroir... ET VOIR QU'on est assez beau... mais
il ne faut pas se jeter par terre, si

dans la douche ;;; se servir de bons repas chauds
ou froids. Et accepter le chaud ou froid dans
son lit et la valise rangée. TU PEUX LIRE SI TU
VEUX AVEC DE BONNES LUNETTES ET IL N'Y A
PLUS D'HONORAIRES AUX MÉDECINS... TANT
QUE TU ES Toi-Même. TU ÉTAIS SI
FRAGILE... MAIS ÊTRE HUMAIN TOI COMME
MOI ;;; cher cachet et bientôt voilà le
temps qui nous rassure ;;; je retrouve mon
programme tv ou de loisir ;;;

 

 

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Appel au monde

17 Septembre 2021 , Rédigé par éloge de la mollesse Publié dans #En bref, #Considérations spinoziennes

 

 

Du fin fond de ma toute petite chambre, j'appelle de mes voeux un nouveau siècle de la Raison.
Le 21ème siècle sera rationnel ou ne sera pas.

 Paul Maurice

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Petits poèmes courts

25 Août 2021 , Rédigé par éloge de la mollesse Publié dans #Julie Eloy

Petits poèmes courts

 

 

 

 

QUELQUES NOTES

 

Toi, tu es là, tu es si loin….je voudrais te parler…Toi tu es si proche même

tu es si loin que  je voudrais te parler. Pauvre et endomorphine

Je te reconnais bien là !

Allez pas le choix

  Je  pense à vous et je dois bien reconnaitre

mi-ange je me tourne vers toi alors dans toutes les manières

on fait si tu es là ou pas Laze si je pense a toi, c est vrai que j’existe et quoiqu'il en soit à la loi de se respecter…

dormons debout d’ailleurs…on colle des cœurs un peu  partout…Changer les costumes

changeons de costumes

de pouvoir se respecter soi-même

 

 

EFFORTS

 

Je repeins mes murs de coeurs

Je pense à aimer pourtant de tous les temps  je pense parmi tout. J’ai bien un endroit. Je pense bien si amour et je retrouve mon cœur avec mes mots… j’achète qui aime. De tous les temps je ne vous avais pas vu… j’étais dans le mur…

 

 

DROIT DE L HOMME

 

Je ne voudrais plus jamais ça…

Je voudrais être sur la route ; on se retrouve au cœur… Choisir des alliés aussi des ateliers, c'est vrai t’es sûr on attend pas pour rien c’est bien dit bien fait ça dépend du temps et ça où est le cri où est le prix qu’on a payé…

Devrait bien  nous en sortir du danger… Pas facile mais je pense que nous serions d’une meilleure nature aussi .

 

AVIS AU LOIN

 

Je ne sais pas que par cœur ne pas courir directement quand j’ajoute mon nom…Trop de bruit si c’est un autre numéro un mauvais numéro…pas rond ! Et alors sinon silencieux ton bon numéro… Sonner ne trompe…

Aussi loin que je vous attends je peux alors lire entre les mots…

C'est dur ? Jusqu’à tant on devrait bien se revoir… On ne s’en fout plus encore…  Je suis enfin sur le bon chemin…

 

 

 

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Fais pas ta substance

28 Juin 2021 , Rédigé par éloge de la mollesse Publié dans #Considérations spinoziennes

Deucalion et Pyrrha - Giovanni Bottala (vers 1635).  Dans la mythologie grecque, Deucalion (en grec ancien Δευκαλίων / Deukalíôn), fils du Titan Prométhée et de Pronoia (ou de Clymène selon les traditions), est le seul survivant, avec sa femme Pyrrha, du Déluge décidé par Zeus. Réfugiés sur le mont Parnasse, Deucalion et Pyrrha reçoivent l'ordre de l'oracle de Thémis de jeter derrière eux les os de leur grand-mère afin de repeupler la terre. Comprenant qu'il s'agit de Gaïa (la Terre), dont les pierres sont les os, ils ramassent des pierres et les jettent derrière eux : celles que jette Deucalion se changent en hommes, et celles que jette Pyrrha, en femmes. Cette fable paraît fondée sur le double sens du mot grec laos, qui signifie à la fois pierre et peuple

Deucalion et Pyrrha - Giovanni Bottala (vers 1635). Dans la mythologie grecque, Deucalion (en grec ancien Δευκαλίων / Deukalíôn), fils du Titan Prométhée et de Pronoia (ou de Clymène selon les traditions), est le seul survivant, avec sa femme Pyrrha, du Déluge décidé par Zeus. Réfugiés sur le mont Parnasse, Deucalion et Pyrrha reçoivent l'ordre de l'oracle de Thémis de jeter derrière eux les os de leur grand-mère afin de repeupler la terre. Comprenant qu'il s'agit de Gaïa (la Terre), dont les pierres sont les os, ils ramassent des pierres et les jettent derrière eux : celles que jette Deucalion se changent en hommes, et celles que jette Pyrrha, en femmes. Cette fable paraît fondée sur le double sens du mot grec laos, qui signifie à la fois pierre et peuple

 

 

Scolie II, proposition VIII , 1ère partie (de Deo) de l'Éthique, Spinoza

"Je ne doute pas que tous ceux dont le jugement est confus et qui n'ont pas l'habitude de connaître les choses par leurs causes premières (...) ne distinguent pas entre les modifications de la substance et la substance elle-même et ne savent pas comment les choses se produisent".

La substance n'est pas créée et ce qui est créé (produit, engendré) ne peut être tenu pour substance.
Être produit signifie n'être pas cause de soi, c'est-à-dire tenir son existence d'autre chose que de son essence, c'est donc être extérieurement conditionné, déterminé, limité ; c'est être un mode, tout simplement.
Substantialiser les modes revient à attribuer à ceux-ci la même auto-activité qui est contenue dans le concept de substance.

"Le principe qu'ils reconnaissent dans les choses de la nature, ils l'appliquent à la substance", c'est-à-dire que selon un mouvement plutôt commun, on substantialise les modes, ceux-ci sont pensés comme la substance. Spinoza donne des exemples : "Ceux qui, en effet, ignorent les vraies causes des choses confondent tout, et sans être aucunement choqués, se figurent que les arbres parlent comme les hommes, et imaginent que les hommes peuvent naître des pierres aussi bien que de la semence humaine".

Dans cet ordre d'idées, il y a tout ce qui relève du miracle dans la tradition judéo-chrétienne - Jésus transforme l'eau en vin - et des métamorphoses dans le monde grec - une jeune fille est transformée en laurier ; c'est-à-dire quand on accorde aux modes un libre-arbitre qu'ils n'ont pas et qui consisterait à modifier au gré de la volonté les lois de la nature.

 

Mais penser les modes comme un substance pourrait être le lot de tout un chacun. On peut multiplier les exemples de cette tendance à substantialiser les modes.

Les discours n'échappent pas à cette tendance, quand ceux qui tiennent tel ou tel prétendent à l'hégémonie. C'est celui qu'ils profèrent qui dit seul le réel et donc relève de la vérité.
Les cas sont multiples de ces discours qui ne devraient pas être limités et contredits par d'autres (à en croire ceux qui les tiennent). Des discours qui visent à être l'unique, à dire le dernier mot du langage et à rendre tous les autres caducs. Il s'agit alors de faire advenir un discours qui ne peut qu'auto-produire la totalité de la vérité puisqu'il serait le seul à rester en lice.
Un discours qui se prend alors pour une substance discursive.

Prenons le cas des empires. Chaque empire tend à l'universel, c'est-à-dire que la domination qu'il entend exercer sur le monde est censé faire disparaître les autres empires concurrents.
Cette domination entend s'affranchir de toutes frontières, de toutes limitations. Dans son idéal, l'empire vise ainsi à l'éternité (mille ans étant la mesure temporelle de base). Il a lui aussi la volonté de se substantialiser ; telle est la logique impériale.

Il y a eu ces dictateurs, à travers l'histoire récente qui ont cru que des effets de menton appuyés suffirait pour conquérir des empires, comme si, exhibé leur volonté voire leur sur-volonté leur permettrait de faire plier le réel, et à s'abstraire des relations de cause à effet. En tant que chef incontesté et incontestable, ils prétendaient incarner le peuple et la nation. Tout en un. Ce qui est bien le symptôme d'un désir fou de substantialisation. Il se sont cassés les dents. Pour le moins.

 

Il y a aussi les affects qui en tant que modes de la pensée se délimitent les uns les autres, ce sont les affects opposés qui sont la cause de nos nombreuses fluctuations de l'âme. Mais voici qu'un affect vienne à manquer et l'affect prend toute la pensée. Il se retrouve dans la situation d'un mode qui se subtantialise. Ce qui est absurde. C'est ce que Spinoza appelle le délire (la monomanie).

Mais chaque homme caresse le secret espoir, s'imagine en substance, c'est-à-dire quelque chose de nécessairement incréée, n'étant déterminée par aucune cause externe, puisque cause de soi, s'autoproduisant.
Chacun d'entre nous peut se projetter dans une dimension universelle, comme l'alpha et l'omega de l'humanité, par une dilatation sans fin de son moi, avec plus rien de contingent en lui.
Platon n'écrit-il pas dans le Théagès : "Chacun de nous voudrait être si possible le maître de tous les hommes, ou mieux encore Dieu".

Notre lot à tous, c'est donc la grenouille qui voulait se faire plus grosse que le boeuf. La grenouille qui se voulait faire substance.
La fable ne se termine-t-elle pas ainsi :
"Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :
Tout Bourgeois veut bâtir comme les grands Seigneurs,
Tout petit Prince a des Ambassadeurs,
Tout Marquis veut avoir des Pages."

Fernando Pessoa, lui aussi a bien vu cette tendance trop humaine, lorsqu'il écrit dans " le livre de l’intranquillité " :
54 - " Presque tous les hommes, dans le secret de leur coeur, rêvent d'un grand impérialisme bien à eux, de la sujétion de tous les hommes, de la soumission de toutes les femmes, de l'adoration de tous les peuples et, pour les plus nobles, de toutes les époques... Peu d'hommes, cependant, ont autant que moi l'habitude du rêve, sont assez lucides pour rire de la simple possibilité esthétique de tels rêves.

(...) Moi-même qui me moque de pareilles séductions propres à nous distraire, combien de fois ne me suis-je surpris à imaginer combien il serait agréable de devenir célèbre, charmant d'être adulé, spectaculaire de me voir triomphant ! Mais je ne parviens jamais à me voir vraiment, juché sur ces sommets, sans récolter un éclat de rire de cet autre moi, qui se tient toujours aussi près de moi qu'une rue de la Ville Basse. 

Je me vois célèbre ? Mais je suis célèbre comme aide-comptable. Je me vois hissé sur les trônes de la célébrité ? Mais l'affaire se passe rue des Douradores, et les employés gâchent le spectacle. J'entends m'applaudir des foules bigarrées ? Les applaudissements parviennent à mon quatrième étage et se heurtent aux meubles grossiers de mon pauvre garni, à tout ce sordide qui m'entoure et qui m'humilie, depuis la cuisine jusqu'au rêve. Je n'ai même pas fait de châteaux en Espagne comme ces Grands d'Espagne de toutes les illusions. Mes châteaux à moi étaient des châteaux de cartes - des cartes sales, usées, sorties d'un jeu dépareillé avec lequel personne n'aurait jamais pu jouer ; et mes châteaux ne sont même pas tombés".

La volonté de faire l'artiste qui touche désormais une large part de la population occidentale peut être vue également comme un désir de se substantialiser, soit de se transformer en substance en acquérant les propriétés que Spinoza confère à celle-ci. Dans la création, il s'agit bien d'être cause de soi en produisant les lois de sa propre nécessité.
Pas étonnant que désormais ce soit la qualité d'artiste qui dans l'imaginaire collectif permette d’accéder à cet être plus complet.

Toujours dans ce scolie II de la proposition VIII du de Deo, Spinoza évoque rapidement le processus inverse qui consiste à modaliser la substance. Voici ce qu'il écrit : " Ainsi ceux qui confondent la nature divine avec l'humaine attribuent facilement des sentiments à Dieu, surtout lorsqu'ils ignorent encore comment les sentiments se produisent dans l'esprit ".

Finalement, si on veut tenter de comprendre toutes ces manifestations qui ont pour moteur l'imaginaire, on peut dire simplement que quelle que soit l'action que nous menons, elle n'a qu'un but. Mettre en accord notre conatus, notre effort à persévérer dans notre être, avec lui-même, à le hisser un peu plus haut ; ou encore à tenter de faire coïncider notre existence avec notre essence, c'est-à-dire mettre en rapport de façon la plus précise possible notre existence avec quelque chose qui l'englobe.

 

 

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Machiavélique

18 Juin 2021 , Rédigé par éloge de la mollesse Publié dans #Politiquement vôtre

Machiavel (1469 - 1527)

Machiavel (1469 - 1527)

En politique, le choix est rarement entre le bien et le mal, mais entre le pire et le moindre mal.

                                                                                                                  Machiavel

 

Je me demande : Est-ce que c'est à partir d'idées comme celle-ci qu'a été forgé l'adjectif "machiavélique" ? Une personne machiavélique ne pouvant être que saturée d'intentions complexes, dissumulées et mauvaises.
Et deuxième question : Pourquoi est-ce que l'idée exprimée par cette citation est à ce point inacceptable pour beaucoup ?

 

Il me semble bien que c'est une pensée en direction des moralistes et puritains de toutes les époques. Ces moralistes et puritains qui considèrent qu'il n'y a d'action qui vaille que si elle est exempte de toute tâche, que si sa pureté est totale. 
L'amélioration des choses qui est pourtant la règle de transformation et depuis des siècles (le moins pire comme dit Machiavel, ou le mieux) ne peut pas retenir leur attention, tout au plus leur mépris, sinon ce serait passer un pacte avec la société corrompue, passer un pacte avec le diable, et mettre en danger leur conscience si morale, si pure.

 

La pensée politique qui est l'évaluation des rapports de puissance pour parvenir à ses fins leur est étrangère. Pour juger des choses de la société, ils n'ont que leurs bons sentiments, comme une sorte d'aiguille de boussole, qui leur indique en permanence qu'ils sont du bon côté, qu'ils ont forcément raison. Et la pensée qui les animent est avant tout morale et religieuse.
 

Voilà pourquoi, ils ne veulent prendre en considération que le bien et partout, ils ne rencontrent que le mal.

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